Chronique n° 8 : La tranchée

 
 
Chronique n° 8 : La tranchée

Fin octobre 1914, on assiste d’un bout à l’autre du front occidental à la généralisation des tranchées. Aujourd’hui symbole suprême, tragique et sacré de la Grande guerre, cicatrice dans le paysage qu’on préserve pieusement ou qu’on reconstitue en musée pour les nouvelles générations, lieu par excellence de souffrance, d’héroïsme et de solidarité, la tranchée que nous associons si naturellement à 14-18, aura été en réalité la surprise de la Première guerre mondiale.

Cet automne 1914, les autorités militaires font distribuer aux troupes des instructions précises sur ce qu’on appelle « les fortifications de campagne » ou les « positions retranchées ». Jusque-là, face au déluge de projectiles, les hommes creusaient spontanément des « trous de renard », fossés de défense individuels. Réflexe naturel, on s’enterre pour s’abriter. Désormais, c’est à la demande de l’état-major que l’opération est systématisée. Les trous sont reliés, des réseaux continus constitués. C’est la fin du mouvement. Le soldat devient un terrassier.

La tranchée n’est pas une invention du premier conflit mondial mais elle va tout changer à la guerre prévue. C’est une technique diamétralement opposée à la doctrine militaire française en vigueur et à la formation qu’ont reçue les officiers. Toutes deux préconisaient l’élan et l’offensive à outrance. Outil de tactique défensive, la tranchée gêne la théorie. Mais la guerre a pris un tour inattendu. Les Allemands sont aux portes de Paris. Avant de repasser à l’offensive, avant d’écraser l’ennemi, il faut bien s’accrocher au terrain et l’empêcher de progresser. Les mots d’ordre de la propagande changent. Le « A Berlin ! » d’août 1914 devient un « Ils ne passeront pas ! ».

La tranchée allonge la guerre. Elle la transforme en duel d’artillerie. Elle la fige : c’est la fameuse guerre de position. Son système en profondeur à 3 lignes (pratiqué d’abord par les Allemands, avant que les Français ne s’en inspirent), avec barbelés, mitrailleuses et boyaux, est quasiment infranchissable. La guerre devient un siège où, plus que l’infanterie, c’est le canon qui est déterminant. Dès lors, l’arrière compte autant que le front. Le conflit tourne à l’affrontement industriel. Qui produira le plus d’obus ? Qui aura les ressources pour tenir le plus longtemps ?

A ce moment, un officier supérieur du régiment lozérien écrit déjà à sa femme : « On pourra dire que la guerre actuelle est une guerre de siège, sur tout le front de l’armée. On s’enterre, on vit dans l’obscurité presque complète, on ne marche pas [...] au moindre pas dehors, les balles vous sifflent au nez. C’est donc l’immobilité presque absolue, quel que soit le temps [...] Ce qui pèse c’est le manque de lumière, d’air et de mouvement. En somme, le régime d’un détenu au fond d’une sombre prison. [...] Où sont les beaux cours de l’Ecole de guerre et de tant de phraseurs ! »

Malgré tout, l’idée de la percée, du retour à l’offensive et au mouvement obsèdera toujours les états-majors jusqu’à inonder de sang les entailles faites dans la terre d’Ypres, de l’Artois, de la Somme, de la Champagne et de Verdun. La langue allemande dit mieux que la française la mort associée à ces fossés : la tranchée s’appelle une fosse (Graben).

Clémenceau visitant une tranchée sur le front (1914-1918) Plaque stéréoscopique AD 48, Europeana AD48-027-115

Champagne. Evacuation d'un blessé par boyau (1914-1918)

Construction d'un boyau (1915-1918)